-Mohamed Bentalha Doukkali*-
Tout au long de l’histoire, les relations entre le Maroc et l’Espagne ont traversé de nombreux conflits et périodes de tension, depuis la présence arabe en Andalousie et l’autorité qu’y exercèrent par la suite les dynasties marocaines, illustrée notamment par la bataille de Zallaqa (Sagrajas, 1086), qui demeure une blessure profonde dans la mémoire espagnole, jusqu’à l’occupation par l’Espagne du nord et du sud du Maroc, puis à l’indépendance du Royaume et au maintien par l’Espagne des deux enclaves de Ceuta et Melilla. De ce fait, les relations entre les deux pays ont connu des périodes de rapprochement et de tension. On pourrait les qualifier d’amitié prudente, ponctuée, de temps à autre, de crises diplomatiques.
Il est vrai que les nuages qui s’amoncellent entre les deux rives de la Méditerranée ne sont pas permanents, mais ils réapparaissent périodiquement dès lors que sont en jeu des questions stratégiques. L’Espagne ne s’est pas totalement affranchie de la méfiance qui a marqué sa relation avec le Maroc tout au long de l’histoire, pas davantage qu’elle n’a échappé aux contraintes de la géographie. Elle continue de considérer le Maroc comme un ennemi stratégique et un voisin gênant. Madrid n’accepte pas, même si elle ne le déclare pas ouvertement, que le Maroc soit fort, qu’il connaisse une croissance économique et qu’il devienne une puissance régionale. Elle demeure méfiante à l’égard d’un Maroc fort, et sa relation avec le Royaume du Maroc reste ainsi marquée par une prudence constante.
Pourtant, le Maroc est aujourd’hui le premier partenaire commercial de l’Espagne sur le continent africain et son deuxième partenaire dans le monde en dehors de l’Union européenne. Le Maroc contribue également à la protection des frontières européennes contre l’immigration irrégulière et les réseaux de trafic de drogue. Il convient aussi de rappeler son rôle majeur dans la coopération sécuritaire en matière de lutte contre le terrorisme et l’extrémisme. Malgré cela et malgré tous les obstacles, le Maroc demeure attaché à une démarche fondée sur la raison et la sagesse, ainsi qu’à la sincérité dans ses relations avec son voisin espagnol.
Cependant, l’Espagne s’est montrée de plus en plus préoccupée par les initiatives marocaines depuis que le Royaume du Maroc a procédé, par une décision souveraine et dans le cadre du droit international, à la délimitation de ses frontières maritimes, tout en réaffirmant sa volonté de dialoguer avec sa voisine espagnole. Madrid a exprimé ses inquiétudes face à cette démarche audacieuse, ce qui a créé une crise silencieuse entre les deux pays et contribué au report du sommet bilatéral.
La crise entre les deux pays est apparue plus clairement encore après la décision des États-Unis d’Amérique de reconnaître la souveraineté marocaine sur les provinces du Sud. Cette reconnaissance américaine de la marocanité du Sahara a bouleversé les calculs espagnols et constitué un changement important dans les équilibres géopolitiques, auquel s’ajoute le développement des relations du Maroc avec les puissances régionales. Elle a contraint l’Espagne à revoir ses calculs dans ses relations avec le Maroc, notamment en ce qui concerne le dossier du Sahara marocain, car elle a perdu certains des leviers de pression qu’elle utilisait dans ses négociations avec le Royaume sur plusieurs dossiers stratégiques concernant les deux pays.
L’Espagne, qui se présente comme une sorte de tuteur « colonial » de la région, a même tenté de faire pression sur l’administration Biden afin qu’elle revienne sur la position américaine reconnaissant la marocanité du Sahara. Elle a considéré cette décision comme une « orientation unilatérale », estimant que le règlement du conflit régional ne pouvait dépendre de la volonté d’un seul État, quelle que soit sa puissance, et qu’il relevait, par conséquent, des Nations unies ! Pourtant, la responsabilité historique de l’Espagne, comme l’a écrit Pedro Canales dans un article publié dans le magazine espagnol Atalayar, devrait la conduire à reconnaître la souveraineté du Maroc sur son Sahara et à l’affirmer dans une déclaration officielle consacrant cette réalité.
Les déclarations espagnoles hostiles aux intérêts stratégiques du Royaume du Maroc se sont poursuivies, notamment de la part de partis espagnols participant à la coalition gouvernementale. Les observateurs ont également relevé plusieurs initiatives espagnoles contraires aux intérêts stratégiques marocains et portant atteinte à l’esprit de bon voisinage et au partenariat existant entre les deux pays. Le Maroc, pour sa part, n’a cessé d’appeler ses voisins espagnols à bâtir une relation fondée sur la clarté et sur un partenariat digne de confiance.
La goutte qui fit déborder le vase fut toutefois l’accueil d’Ibrahim Ghali, sous un faux nom et avec un faux passeport, dans une complicité manifeste avec les dirigeants du palais d’El Mouradia. Les autorités espagnoles prétendirent alors que des considérations humaines et morales les avaient conduites à l’accueillir afin qu’il puisse recevoir des soins. Quelle étrange justification que celle qui piétine toutes les valeurs universelles des droits humains pour accueillir celui que le Maroc considère comme un criminel de guerre !
Lorsque le Maroc réclame que cet homme soit traduit en justice, il entend montrer au monde entier que des crimes sont commis contre ses citoyens retenus dans les camps de Tindouf, lesquels se trouvent en dehors des mécanismes de surveillance et de suivi des droits humains. Le Maroc dénonce également le recrutement d’enfants et de femmes ainsi que la torture systématique de toute personne ayant exprimé le souhait de retourner dans son pays, le Maroc. Cette situation perdure, selon Rabat, sous la couverture militaire algérienne qui s’étend à l’ensemble des camps, empêchant ainsi la voix des victimes et le récit des souffrances que leur inflige une direction dictatoriale soutenue par les dirigeants algériens de parvenir à l’extérieur.
Aujourd’hui, d’importantes manifestations ont lieu dans différentes régions d’Espagne pour dénoncer la politique migratoire menée par le gouvernement de Pedro Sánchez, certaines allant jusqu’à porter atteinte aux symboles nationaux d’un État voisin. Cela traduit une faillite morale et politique d’un courant de la droite espagnole — le Parti populaire et Vox — qui a dépassé les usages et les traditions régissant les relations internationales dans sa recherche de gains politiques.
L’Espagne doit comprendre que les rapports de force, tant bilatéraux que régionaux, ont commencé à évoluer et que le Maroc n’accepte plus les anciennes règles du jeu. Au lieu de rester prisonnière d’une politique appartenant désormais au passé, la diplomatie espagnole devrait envisager avec sagesse et réalisme l’avenir commun des deux pays voisins et renforcer leur partenariat stratégique, portée par une volonté commune de développer des relations équilibrées fondées sur une intégration efficace, profitable aux deux pays comme aux deux rives de la Méditerranée.
L’Espagne doit également comprendre que le Maroc est souverain dans ses décisions, que son intégrité territoriale constitue une ligne rouge et que le Maroc d’aujourd’hui n’est plus celui d’hier. Le tournant historique que nous vivons nous invite à nous réconcilier avec les réalités de l’histoire et de la géographie afin de construire, pour les générations futures, des relations plus fortes et plus solides.
Fort heureusement, ces crises nous enseignent une leçon essentielle, aussi bien au Royaume du Maroc qu’en Espagne et aux peuples qui la composent : la volonté de construire des relations meilleures et plus solides demeure, toujours et à jamais, la plus forte.
*Professeur de science politique à l’Université Cadi Ayyad
